Blockchain:chant des sirènes ou opportunité d’amélioration du système de santé?

Un volume considérable de données est généré chaque jour par l’ensemble des acteurs de l’écosystème de santé. Cette explosion de données de santé, issues notamment d’une utilisation croissante des objets connectés, est une source de connaissance inestimable pour améliorer la prise en charge des patients.

big data

 

Mais a-t-on réellement la capacité de pouvoir gérer un tel volume de données et de pouvoir les utiliser à des fins préventives et thérapeutiques ? Va t’on pouvoir supporter le surcoût lié à la gestion d’une telle volumétrie? Et, enfin, peut-on garantir un niveau de sécurité optimal pour ces données sensibles ?

 

Le «big data» impose un questionnement à tout niveau, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de données aussi sensibles que les données de santé, et bouscule les modèles existants.

La blockchain, reste encore aujourd’hui à un stade expérimental dans tous les domaines (banques, assurance, santé, énergie…), mais présente déjà beaucoup de promesses dans sa capacité à optimiser la gestion et l’exploitation des données.

C’est particulièrement le cas dans la santé où elle peut potentiellement contribuer à l’amélioration du système de soin en apportant plus de fluidité, de sécurité et de flexibilité dans la gestion des données de santé.

Blockchain, de quoi parle t’on exactement ?

Selon le mathématicien Jean-Paul Delahaye « Il faut s’imaginer un très grand cahier, que tout le monde peut lire librement et gratuitement, sur lequel tout le monde peut écrire, mais qui est impossible à effacer et indestructible. »

Selon  Blockchain France  « C’est une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée et fonctionnant sans organe central de contrôle. Par extension, elle constitue une base de données qui contient l’historique de tous les échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création. Cette base de données est sécurisée et distribuée : elle est partagée par ses différents utilisateurs, sans intermédiaire, ce qui permet à chacun de vérifier la validité de la chaîne. »

Quels sont les principes fondamentaux de la blockchain ?

  • Transparence et traçabilité : chacun peut consulter l’ensemble des échanges, présents et passés s’il possède les clés de décryptage.
  • Pas d’organe de contrôle ni tiers de confiance: elle est fondée sur des échanges de pair-à-pair .
  • Infalsifiable et sécurisée : contrairement aux bases de données plus classiques, elle est « distribuée ». C’est-à-dire que différents exemplaires existent simultanément sur différents ordinateurs baptisé « nœuds » du réseau, évitant ainsi le risque de hacking ou de corruption des données.

Au final, la « blockchain » simplifie les démarches en utilisant la force du réseau pour valider un échange entre deux personnes et l’authentifier.

Cet échange entre deux utilisateurs crée un « block » qui est validé par tous les autres utilisateurs de la chaîne, grâce à un algorithme unique créé pour cette transaction. Cela permet de rendre inviolables les registres publics et les bases de données.

Cette révolution technologique permet de baisser le coût unitaire de l’intermédiation, limiter les délais d’exécution des paiements, renforcer la sécurité, automatiser les procédures manuelles et supprimer les risques de corruption.

Un potentiel de fonctionnalités large.

La blockchain permet d’intervenir sur des champs d’applications nombreux :

  • Transfert d’actifs (monétaires, titres, votes, actions, obligations…)
  • Registre (traçabilité des produits et des actifs).
  • Gestion d’identité et d’autorisations
  • Certification
  • Automatisation de process
  • « Smart contracts » : il s’agit de programmes autonomes qui exécutent automatiquement les conditions et termes d’un contrat, sans nécessiter d’intervention humaine.

Ainsi, des blockchains pourraient remplacer la plupart des « tiers de confiance » centralisés par des systèmes informatiques distribués.

Enjeux et bénéfices majeurs de la blockchain dans la santé ?

  • Un enjeu majeur : la sécurité des données de santé assurée par la blockchain grâce à un mécanisme de “certification” :
    • Les données sont encryptées. Seuls les personnes autorisées possèdent la clé de décryptage.
    • L’information est séparée et disséminée sur un réseau d’ordinateurs définis.
    • Toute mise à jour d’un document est enregistrée dans la blockchain, sans que les documents eux-mêmes aient besoin d’y être stockés. Il est ainsi impossible pour qui que ce soit de modifier un dossier médical sans que cela soit visible.
  • Une qualité de soin optimisée : couplée au dossier médical, la blockchain pourrait permettre l’interopérabilité et la sécurisation des données sensibles provenant de l’ensemble des parties prenantes de l’écosystème de santé (laboratoires, médecins, hôpitaux, assurances, patients).

patient hospitalIl est possible de définir des règles de partage d’information selon les différents types de professionnels de santé.

Les bénéfices sont immenses pour garantir un diagnostic plus fiable. Ce système permettrait non seulement d’obtenir une vision 360 du patient, un partage facilité et plus rapide des données entre tous les acteurs de santé du parcours de soin mais aussi une réduction drastique des coûts.

En cas d’urgence, la blockchain permettrait une meilleure réactivité grâce à l’accès immédiat au dossier médical et ceci quelle que soit la localisation géographique du patient.

  • Réappropriation de la gestion des données de santé par le patient

C’est sans doute le point sur lequel la blockchain a le plus de répercussion sur le quotidien des patients et des professionnels de santé en permettant au patient de se réapproprier ses données et d’en gérer l’accès.

Le patient pourrait ainsi paramétrer son dossier médical de façon à en autoriser l’accès (total ou partiel) aux personnes de son choix (médecin traitant, famille…).

C’est en partie ce qui motive le projet Enigma en cours de développement au MIT. Enigma est un système de cryptage de données basé sur la blockchain qui permettra à des utilisateurs anonymes (particuliers, entreprises, associations…) de stocker dans le cloud et de partager des informations sensibles avec des tiers définis, de manière sécurisée sans passer par un intermédiaire de confiance. Les opérations sont effectuées par un réseau d’ordinateurs membres et les informations sont traitées par des algorithmes, sans que les données brutes ne soient révélées dans leur totalité à l’une des parties.

La blockchain apparait comme une solution potentielle pour répondre aux exigences de transparence, confiance, sécurité et partage, essentielles dans la prise en charge d’un patient, et de s’engager vers une meilleure qualité des soins.

Applications potentielles en santé à moyen terme

Blockchain France a mis en scène de façon très pragmatique le potentiel de l’utilisation de la blockchain en santé, notamment dans le cas d’une urgence médicale, à découvrir en cliquant ici.

  • Sécurisation des données de santé et notamment des dossiers médicaux

La sécurité des données de santé est un point majeur. Mais les solutions mises en place ne permettent pas à aujourd’hui un niveau de sécurité maximum.

Aux USA, de nombreux établissements hospitaliers conservent encore les données patients sur des serveurs internes et selon une étude de 2015,  46% des établissements dépensent moins de $500 en cybersécurité.

La cyberattaque Wannacry en mai 2017 a  lourdement affecté le Service National de Santé britannique (NHS)  en paralysant plusieurs heures l’accès aux données patients et en perturbant massivement les plannings d’examens ou d’hospitalisations.

sécurité blockchainLa blockchain pourrait contribuer à l’apport d’un niveau de sécurité optimum.

Guardtime, une start-up spécialisée dans la Blockchain, a conclu un partenariat avec le gouvernement estonien afin de sécuriser les 1 million de dossiers médicaux estoniens sur la blockchain. Les dossiers médicaux sont accessibles via les cartes d’identité qui contiennent une puce électronique reliée à une blockchain. En outre, ceci permet aussi d’accéder à une offre de  e-services gouvernementaux (fiscalité, suffrages…). Cette puce comporte un système d’alerte intégré en cas de tentative de piratage pour gérer la faille de sécurité en temps réel.

Dubai  est également en train d’expérimenter sa propre solution Blockchain en s’appuyant sur l’expertise de Guardtime , d’ Emirates Integrated Telecomunications Company and NMC Healthcare (groupement d’hôpitaux privés) afin d’améliorer l’intégrité des données, la sécurité et la confiance des patients dans le partage électronique des données de santé auprès des différents acteur de la chaîne de soin.

Chrissa McFarlane s’est inspirée du succès de l’expérience Estonienne pour lancer sa start up à Atlanta Patientory, afin d’offrir aux usagers américains des solutions de santé plus accessibles.

« We’re building a blockchain network to secure patient health care information,” McFarlane said. “It’s encrypted and the information is cut up and distributed across the network, that helps secure the information.” This year Patientory will launch a nationwide pilot program with Kaiser Permanente, handling more than 25,000 records for chronically ill patients. Its system also has a corresponding app for patients, to help them communicate directly with their doctors »

  • Apporter de la transparence et de l’intégrité aux essais cliniques

La blockchain permet de tracer toutes les étapes de l’essai et de garantir la conformité des informations recueillies. Elle permet d’auditer les essais cliniques pour assurer que le processus de suivi et les résultats soient d’une intégrité parfaite en évitant la corruption éventuelle des données.

Une expérimentation a été lancée par deux médecins anglais de l’Université de Cambridge.

Selon Amy Price de l’Université d’Oxford « Blockchain improves and expands the role for trial registries or publishing protocols. The approach could be used for Randomized Controlled Trials and a whole range of observational and experimental studies where registries are needed but do not currently exist ».

  • Faire avancer la recherche médicale

Si la blockchain permet de garantir la confiance et la sécurité des données de santé, on peut aussi imaginer que les patients acceptent plus facilement de mettre à disposition leurs données au service de la recherche.

Nous aurions tous la possibilité de transmettre anonymement nos données de santé à une banque de données publiques ou privées, en décidant d’ouvrir un accès partiel et contrôlé à des projets de recherche et une durée définis (étude épidémiologiques, essais cliniques des laboratoires pharmaceutiques, instituts de recherche médicale…)  A la clef un échange gagnant-gagnant pour les patients qui ont un contrôle accru sur leurs informations comme pour les Instituts/ laboratoires qui pourront approfondir leurs recherches avec le traitement d’échantillons statistiques à la fois plus larges et plus pertinents.

  • Traçabilité des médicaments et notamment la lutte contre la contrefaçon

La contrefaçon des médicaments dans les pays en développement est estimé  entre 10 et 30 % des médicaments fournis. L’OMS estime à 700 000 le nombre de décès par an provoqués par des médicaments contrefaits.

 

La blockchain, en tant que registre distribué, pourrait jouer le rôle système universel garantissant la traçabilité et permettre aux différentes entreprises pharmaceutiques, aux régulateurs et même aux particuliers d’utiliser la même base de données, sans qu’une seule entreprise ou institution n’en soit propriétaire.

  • La blockchain peut jouer un rôle essentiel dans le cadre des « Patient support programs »

    Ces programmes, développés par les laboratoires pharmaceutiques, ont pour objectif d’accompagner les patients pour un meilleur suivi et observance dans le cadre de pathologies chroniques.

Cette offre d’accompagnement met à la disposition du patient un dispositif multicanal qui allie relation traditionnelle avec des médecins en face face, accès téléphonique à des centres de relation impliquant des professionnels de santé et des canaux digitaux (objets connectés, applications…).

Avec la blockchain, on pourrait gérer de manière transparente, sécurisée et infalsifiable les données des patients et restreindre le partage des données aux principaux tiers de confiances : médecins, hôpitaux, laboratoires pharmaceutiques, … Le patient pourra ainsi maitriser données et droits d’accès en toute confiance.

Où en sommes-nous ?

Toujours à un stade expérimental avec une avancée significative des acteurs institutionnels américains et de certains industriels:

  • IBM Watson et la FDA se sont accordés pour tester en binôme, l’échange sécurisé de données médicales grâce à la Blockchain. Ils vont ainsi pouvoir s’échanger dossiers médicaux électroniques, études cliniques, données génomiques, données issues d’appareils médicaux…Cet accord pionnier dans le secteur de l’e-santé porte la promesse d’une amélioration du système de santé.
  • La blockchain est actuellement utilisée pour stocker et sécuriser des données de santé de manière distribuée en mode pair-à-pair par BitHealth.santé
  • Gem Health, propose une plateforme pour le développement d’applications dans la santé sur la base de la blockchain Ethereum. La société a l’intention de tirer parti de cette technologie pour renforcer l’efficacité opérationnelle des soins, des systèmes de santé en créant un écosystème des données de santé et en mettant en place une  infrastructure universelle de données sans compromettre la confidentialité et la sécurité. Cette approche permettra d’assurer l’interopérabilité des systèmes.
  • Philips Healthcare vient de signer un partenariat avec la start-up Tierion pour en explorer les potentialités .
  • La Caisse des dépôts a lancé une initiative en 2016 avec de grands acteurs financiers, institutionnels et start-up du secteur (dont BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole, AXA… ) pour tester des cas d’usage.

Ces promesses ne sont pas exemptes de défis et de limites…

et les applications restent encore majoritairement à un stade expérimental. Selon une étude d’IBM, la blockchain est attendue par la majorité des organisations de santé pour améliorer le management des données médicales et assurer une régulation. Mais son développement va dépendre de plusieurs facteurs majeurs :

  • la capacité de ces organisations à appréhender cette technologie et à accompagner les usagers et professionnels de santé à sa compréhension et utilisation.
  • la capacité à surmonter la crainte d’une faille de sécurité, qui, même si elles sont plus limitées reste possibles car la blockchain est une technologie susceptible d’attaques multiples pouvant altérer l’intégrité des données de santé (malwares, modification des protocoles de transaction au niveau des nœuds utilisés…).
  • la capacité à pouvoir être développée à grande échelle et à pouvoir gérer un volume considérable de données. Il faut garder en tête que, la Blockchain étant un registre dans lequel tout est inscrit de façon séquentielle, son contenu ne fait que croitre car on n’efface rien. De ce fait, elle n’est pas adaptée pour y stocker directement un dossier médical, car le volume de la chaîne croitrait très rapidement. Par contre, elle peut servir à enregistrer et certifier les traces des actions sur un dossier. Dès lors, il est sans doute nécessaire de continuer à stocker la majorité des données sur les systèmes préexistants, et de simplement rendre possible le lien entre la blockchain et le système préexistant via une API.

L’innovation précède le droit…un cadre juridique à définir

  • La blockchain se heurte actuellement à un vide juridique potentiellement compliqué à surmonter car, selon les spécialistes, les principes fondateurs du droit s’opposent à ceux de cette technologie.

En effet, la protection des droits de propriété intellectuelle, les responsabilités engagées, les risques juridiques et les aspects contractuels sont difficiles à évaluer en raison du fonctionnement décentralisé de la blockchain.

  • D’autre part, selon Nathalie Devillier, Professeur de droit, Grenoble École de Management (GEM),  « Le caractère infalsifiable de la blockchain entre en contradiction avec un droit spécifique qui relève du numérique : le droit à l’oubli. Tout individu est en effet titulaire de ce droit consistant à requérir la suppression totale de données le concernant (projet de règlement européen général sur la protection des données). Or, ceci est par définition impossible au sein d’une architecture distribuée telle que la Blockchain !»

  • Un traité international serait nécessaire pour pouvoir gérer les aspects transfrontaliers que la blockchain peut impliquer. Actuellement, c’est la confiance entre les acteurs et la traçabilité qui soutient le développement des transactions.

Blockchain et santé, utopie ou une nouvelle réalité ?

La technologie blockchain est encore au stade expérimental et son potentiel de  «scalabilité » reste encore à prouver. Mais cette technologie est pleine de promesses, particulièrement dans la santé puisqu’elle répond aux enjeux majeurs (sécurité, transparence, partage des données dans le cadre d’un parcours de soin coordonné…).

Elle peut jouer un rôle majeur dans l’instauration d’un cercle vertueux de la santé en simplifiant l’accès à nos données de santé pour améliorer prévention, suivi, recherche… tout en garantissant le respect de notre vie privée.

Mais pour garantir succès de l’intégration de la blockchain, il est nécessaire que son développement soit porté par un consortium des principaux acteurs du secteur, États, corps médicaux, patients, laboratoires pharmaceutiques, …

Source : Blockchain:chant des sirènes ou opportunité d’amélioration du système de santé?

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